2021

Coordination du numéro 17 de la revue PROTEUS Esthétique et politique de l’archive en art

Illustration de couverture Marine Froeliger, Méta-archive, déploiement d’Ourobouros #10, 2021

Sommaire
Esthétique et politique de l’archive en art

Ce que l’artiste fait aux archives – Introduction au dossier Cyrielle LÉVÊQUE et Mélodie MARULL

Revisiter l’archive coloniale – Les investigations de Sammy Baloji dans les collections de l’Africa Museum à Tervuren et du Musée Rietberg à Zurich – Alisson BISSCHOP (Université de Liège)

L’archive dans la broderie contemporaine : un geste politique ? – Victoria GOICOVICH (Université Paul Valéry, RIRRA 21)

Archives incarnées – Réflexions sur quelques pratiques archivistiques queers – Zoé ADAM (Chercheuse indépendante)

Présences et épreuves de l’archive à la scène – Ça ira (1) fin de Louis de Joël Pommerat – Aliénor FERNANDEZ (Université d’Artois, Textes et Cultures)

William Kentridge, Gerhard Richter, Klaus Mosettig – Trois notes sur le style archivaire – Paul BERNARD-NOURAUD (Université Paris I)

Avec George Legrady, archéologies à l’ère numérique – Gilles ROUFFINEAU (ESAD· Grenoble· Valence / Université Rennes 2, PTAC)

De la Picture Collection à Google Images – Retour vers le futur – Julie MARTIN (Université Toulouse Jean Jaurès, LLA CREATIS / Université Aix-Marseille, LESA)

Entretien avec Marine Froeliger suivi de la participation artistique de l’artiste – Cyrielle LÉVÊQUE (ESAL Épinal /Université de Lorraine, CREM) et Mélodie MARULL (Université de Lorraine, CREM)

Stables et artificielles – Les archives en ligne au prisme de l’œuvre de Hanne Darboven – Gabriele ČEPULYTĖ (Université Paris-Nanterre, HAR)

L’éditorialisation et la diffusion des archives audiovisuelles du Festival d’Avignon : de la remémoration à la réactivation de l’expérience – Étude d’une programmation audiovisuelle face à l’annulation de l’édition 2020 – Lauriane GUILLOU (Avignon Université, Culture et Communication)

Les circulations des vidéos amateur entre Internet et Cinéma – Productions, appropriations, diffusions d’archives -Ariane PAPILLON (Université Paris VIII, ESTCA)

Édito

[…] il est certain que pour moi, un vêtement usagé, une photographie ou un corps mort, c’est à peu près la même chose, c’est à chaque fois un objet qui renvoie à un sujet disparu. Une photo, c’est l’image de quelqu’un, mais en même temps lorsqu’on ne sait plus rien de cette personne, ce n’est plus rien ; on ne sait plus si cette personne est bonne ou mauvaise, heureuse ou malheureuse. La photographie désigne un sujet mais un sujet absent et n’apporte pratiquement rien sur ce qu’a été cette personne, pas plus que ne le font le nom ou le vêtement ; bien sûr un historien dira qu’un vêtement peut indiquer la classe sociale, les habitudes alimentaires, etc. Mais ce n’est pas mon travail, mon travail c’est simplement de désigner l’absence…1

À l’hiver 2010, la Monumenta accueillait Christian Boltanski dans la Nef du Grand Palais pour une exposition intitulée « Personnes ». Ce vaste dispositif visuel et sonore créé in situ réunissait des objets du quotidien dont des boîtes à biscuits numérotées dressant un mur face à l’arrivée des visiteurs. Soixante-neuf espaces alignés et recouverts de vêtements posés à plat au sol étaient surplombés de néons et, au centre de la nef, s’élevait une montagne de vêtements. À son sommet, un grappin en prélevait quelques-uns, les soulevait avant de les relâcher, dessinant une nouvelle configuration de cet amas. Dans l’immensité de l’espace d’exposition, des haut-parleurs diffusaient des enregistrements de battements de cœur et la présence de train. Ici, l’archive n’est pas matérielle, comme c’est le cas dans d’autres œuvres de Christian Boltanski2, ou une forme d’image active appelée « ce que l’image veut3 » par W.T.J. Mitchell. Elle est métamorphosée par la connaissance que nous avons toutes et tous des événements historiques liés à la Seconde Guerre. Ces surgissements tels des images mentales ne sont pas sans rappeler les traumatismes vécus par l’artiste et partagés avec d’autres. Alors qui se trouve personnifié à travers le titre de l’exposition?
Si cette œuvre de Boltanski n’aborde pas l’archive de manière aussi directe que d’autres, elle questionne tout de même ce qui est donné à percevoir comme tel. Les vestiges, les échos et les sensations évoquent autant qu’elles témoignent. La lutte contre l’oubli dont Boltanski fait preuve dans cette installation entretient un rapport émotionnel très net avec l’histoire et ses traces laissées dans l’organisme.
Le caractère total et monumental de cette œuvre arpentée par de nombreux spectateurs s’accompagne d’un souvenir sensoriel fort (le froid, la répétition lancinante des mouvements de la pince, des bruits de trains et de battements…) à même de se trouver au cœur d’un partage d’expériences, réveillé et catalysé par la disparition récente de l’artiste. Aux évocations produites par Boltanski s’ajoutent les images qui subsistent de l’œuvre : cette rencontre met en dialogue temporalité et disparition, encourage à les (re)penser, dans la recherche comme dans la création artistique, de manière conjointe et en regard des archives qui les accompagnent. Ainsi, ce numéro de Proteus s’attache à présenter des contributions qui ont été choisies pour la perméabilité évidente entre l’expérience politique et poïétique de l’archive en art dont elles témoignent.

Cyrielle LÉVÊQUE et Mélodie MARULL

1. Christian BOLTANSKI, dialogue avec Nathalie HEINICH, « L’archive, œuvre d’art », Sociétés & représentations, 2005, numéro 19, p. 153-168.
2. Dix portraits photographiques de Christian Boltanski 1946-1964 ; L’Album des photographies de la famille D., 1944-1954 ; ou encore Monuments.
3. W.T.J. MITCHELL, Que veulent les images ? Une critique de la culture visuelle, Paris, Les Presses du réel, 2014.